|
|
Une communauté éclatée en France de l'Ouest : les Postuais
[...] Je me propose d'entraîner le lecteur aux antipodes hexagonaux du pays-haut, dans cette France de l'Ouest où les étrangers – et en premier lieu les Italiens – n'ont jamais constitué que des groupes ultraminoritaires et où l'on ne s'attend guère à rencontrer une communauté transalpine dotée d'une certaine cohésion. Il est vrai que celle-ci n'a rien de commun avec les colonies que nous avons jusqu'à présent découvertes, que ce soit à Nogent,à Boulogne, à Hussigny ou à Villerupt. Ici, la chaîne migratoire n'aboutit pas à un point d'ancrage privilégié. Partie d'un noyau originel et s'appuyant sur quelques relais, elle a poussé ses antennes en ordre dispersé dans un vaste ensemble régional où chaque élément se trouve noyé dans une population dont il ne se distingue plus, sinon à l'occasion de rencontres périodiques qui manifestent contre vents et marées, le souci qu'ont ces descendants de migrants piémontais, devenus pour la plupart des Français « transparents », d'affirmer leur volonté identitaire. Au départ, il y a le petit village de Postua, dans la province de Vercelli, à peu près à mi-chemin de Biella et du lac Majeur : un pays dont la population se partageait au milieu du siècle dernier entre une minorité d'artisans et une masse de petits exploitants agricoles, de journaliers et de bûcherons charbonniers. Ces derniers ont fourni les premiers migrants à destination du Val d'Aoste et de la Savoie. L'annexion de cette province par la France en 1860 et l'établissement d'une frontière politique n'ont rien changé à leurs habitudes itinérantes. En revanche, la substitution du coke au charbon de bois pour la production de la fonte a marginalisé la profession de charbonnier. Mais l'émigration saisonnière des Postuesi n'a pas cessé pour autant. Simplement ceux qui partaient ont changé de métier : ils sont devenus menuisiers, fondeurs, cordonniers et surtout plâtriers et maçons. Une évolution qui, on le voit, est en tout point comparable à celle des vallées de l'Apennin émilien. Le premier Postuais à avoir transformé ce qui était jusqu'alors migration saisonnière en une migration au long cours est un certain Gioacchino Novello, né en 1843. Fils cadet d'une famille qui comptait trois garçons, donc moins lié que ses aînés qu travail de la terre, c'est à lui qu'échut la mission d'aller chercher du travail hors de la communauté d'origine. Il se fit donc maçon et pris le chemin de la France, s'installant d'abord à Vienne, puis à Grenoble, où il fut embauché par l'entreprise de ciment Pont-Ollion-Nicollet. En 1872, il fut envoyé à Tours pour y représenter les établissements Nicollet. Il ne tarda pas à y fonder sa propre entreprise, rejoint en 1910 par l'un de ses neveux, Giacomo, qui avait lui même fait l'apprentissage à Paris du métier de mosaïste et qui, associé à son oncle puis successeur de celui-ci, développa ce type d'activité au sein de la firme familiale. A la veille de la Première Guerre mondiale, celle-ci était devenue une affaire prospère dont les activités et la clientèle s'étendaient à toute la vallée de la Loire. La maison Novello, désormais dirigée par Giacomo – Gioacchino était rentré à Postua où il s'était fait construire une villa dans le hameau même où il était né et avait offert une cloche à l'église de Sant'Agata –, avait commencé à essaimer dans diverses villes de Bretagne et de Normandie, peuplant ses antennes locales de Postuais employés comme ouvriers ou comme employés et développant ses activités aussi bien dans le secteur du ciment que dans ceux de la mosaïque et du carrelage. Nombre d'entre eux ne tardèrent pas à fonder leurs propres entreprises. Ainsi, un autre Novello (ils sont nombreux à Postua, tout comme les Taravella et les Cavanna à Ferrière), Antonio, s'installa à Rennes en 1897 et transmit à son fils Rodolphe, né dans cette ville, la maison qu'il y avait créé et qui s'était spécialisée dans la fabrication du ciment armé. Reprise après la Seconde Guerre mondiale par les petits-fils, Robert et René, elle a à son tour essaimé en Bretagne et ne fermera ses portes qu'en 1982. D'autres entreprises postuaises, toutes relevant du même secteur d'activité, se sont implantées avant ou après la Première Guerre mondiale à Laval (Zocchetto, Cattirolo Lepage), à Avranches (Prevosto), à Mamers, La Ferté-Macé, Bayeux, Aunay-sur-Odon, avec des fortunes diverses. Il s'agissait pour la plupart d'affaires d'un gabarit modeste, ou d'entreprises moyennes dont les fondateurs, après trente ou quarante ans de travail acharné dans les départements de l'Ouest, faisaient retour au pays pour s'y faire construire une maison et y couler des jours paisibles, laissant à un fils ou à des neveux le soin de reprendre et, si possible, de développer l'affaire. Par le jeu des créations d'entreprises et d'antennes locales reliées à la cellule mère, ce sont des centaines de familles postuaises qui ont ainsi émigré vers la France de l'Ouest de la fin du XIXe siècle aux années soixante et qui, pour nombre d'entre elles, ont fait souche dans l'Hexagone. Les travaux de Jacques Prevosto et d'Ada Lonni ont permis d'en repérer 300 environ vers 1980, réparties dans la plupart des villes importantes d'une bonne douzaine de départements de l'Ouest. Dans les Côtes-du-Nord par exemple, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, toutes les entreprises moyennes du secteur considéré (il n'y avait que trois firmes employant plus de 100 ouvriers) étaient entre les mains de Postuais. En Mayenne, on dénombrait, en 1982, 11 entreprises de ciment d'origine postuaise, fondées au début du siècle et dirigées (à une exception près) par leurs descendants. Dans l'Orne, dans le Calvados, dans la Manche, on en compte également plusieurs dizaines ainsi que dans le Finistère, le Morbihan ou la Loire-Atlantique. L'originalité de cette population de migrants, dont une bonne partie s'est définitivement fixée dans l'Hexagone, vient du fait qu'elle est à la fois extrêmement dispersée, parfaitement intégrée aux microsociétés d'accueil, et que ses membres ont gardé jusqu'à nos jours un lien très fort avec leur village d'origine et surtout établi entre eux une relation durable. Ici, à la différence de ce que nous avons pu constater dans le pays-haut lorrain, ce ne sont pas les solidarités politiques et syndicales qui ont structuré la colonie postuaise, mais le lien religieux. Déjà, à la veille immédiate du premier conflit mondial, le curé de Postua, don Terzago, avait tenté de rassembler ses paroissiens éloignés et leurs familles résidant en France. Pour cela, il avait entrepris un voyage dans l'ouest de la France que le déclenchement de la guerre avait interrompu après qu'il eut déjà visité les petits groupes de Postuais présents à Libourne, Brest et Saint-Brieuc. Le projet de rassemblement formalisé qu'il avait élaboré à cette occasion ne survécut pas aux évènements de 1914-1918 (nombre de Postuais rentrèrent alors au pays pour y accomplir leur devoir patriotique) et resta lettre morte pendant le ventennio fasciste. Il fallut attendre le second après-guerre pour que l'idée en fût relancée par deux descendants des Postuais de l'époque pionnière : Jean Vercelletto et Fernand Ronco. En 1951, au moment où Vercelletto et Ronco conçoivent le projet de donner un contenu formel au sentiment d'appartenance à la petite patrie lointaine qui anime encore nombre de Postuais et descendants de Postuais, ce sont au moins 150 familles qui, dans l'aire géographique balisée par les entreprises créées par les représentants du village piémontais, ont maintenu entre elles des contacts, soit directement par le jeu des mariages et des relations professionnelles, soit indirectement, à l'occasion de voyages dans le pays d'origine. L'idée des deux concepteurs du « projet d'illustration de la famiglia postuese », un Nantais et un Vannetais, est de créer entre elles un lien organique qui, dans un premier temps, prendra la forme d'un bulletin de liaison. Après une première réunion d'information à Vannes et l'envoi d'un questionnaire aux familles repérées par Ronco et Vercelletto, le premier numéro du Bulletin parut en février 1952, avec un bandeau de première page portant une représentation graphique du sanctuaire de Notre-Dame des sept douleurs, patronne des migrants postuais. En effet, déjà au XIXe siècle, lorsque l'émigration n'avait encore dans la petite commune piémontaise qu'un caractère saisonnier, ceux qui partaient allaient prier devant la statue de la Vierge et lui demandaient aide et protection pour le voyage. La tradition s'était maintenue et même renforcée avec la migration au long cours et avait survécu, dans de nombreuses familles postuaises, aux vicissitudes des temps contemporains. La référence religieuse a ainsi marqué, dès le départ, l'initiative de rassemblements des Postuais des départements de l'Ouest. L'année suivante, ce fut le curé du village, don Ezio Zangola, qui, rééditant à quarante ans d'intervalle l'entreprise de don Terzago, accomplit le voyage en France pour établir un contact direct avec ses paroissiens de l'étranger et les inviter aux cérémonies du cinquantenaire du couronnement de la Madone des sept douleurs qui devait avoir lieu à Postua dans le courant de l'été 1953. A Tours, à Châteauroux, au Mans, à Nantes, à Brest, à Vannes, à Saint-Brieuc, il rencontra de nombreuses familles d'origine postuaise et posa avec elles les bases des futurs rassemblements. La première de ces rencontres (aduni) entre Postuais de l'ouest de la France eut lieu à Vannes en 1959 à l'initiative d'Ignazio Ronco. Le curé de Postua y était invité et le sanctuaire de la Vierge figurait encore au fronton des feuilles d'invitation, marquant la pérennité du lien avec la communauté paroissiale originelle, mais les promoteurs de l'entreprise étaient français et signifiaient clairement, en organisant en France des rassemblements qui s'étaient jusqu'alors déroulés en Italie, le caractère définitif de leur exil en même temps que le sentiment de double appartenance à la nation française et à leur petite patrie piémontaise. Chaque année, depuis 1959, les Postuais de l'ouest de la France se sont ainsi retrouvés pour des rassemblements de deux jours, organisés alternativement dans telle ou telle ville de la région, de Vannes à Saint-Brieuc, de Brest à Avranches, Rennes ou Carnac. Au début le raduno avait un caractère religieux marqué, avec messe solennelle et vénération de la Madone. Peu à peu, cependant, les rencontres se sont laïcisées, la traditionnelle soirée dansante et les banquets fraternels prennent le pas sur les manifestations du culte marial au point de faire à peu près complètement disparaître celui-ci. La déchristianisation de la colonie postuaise s'est effectuée en même temps que sa francisation. Pourtant, l'image du village d'origine demeure très forte dans la conscience collective des fils et petits-fils de migrants. Postua reste aujourd'hui à la fois un lieu de retrouvailles estivales et une sorte de métaphore qui concrétise le sentiment de la distinction, comme il en est de Ferriere, de Bettola ou de Bardi pour les ressortissants des vallées de l'Apennin émilien qui se sont fixés dans la région parisienne, à Boulogne, Fontenay ou Nogent. La spécificité du cas postuais tient, répétons-le, à l'extrême dispersion de ses membres, tous bien enracinés dans la terre de France et porteurs en même temps d'un fort sentiment d'appartenance à un passé commun, à des racines communes, donc pas tout à fait « assimilés ».
Pierre MILZA, in Voyage en Ritalie, Plon, 1997, réédité dans la Petite bibliothèque Payot.
|
|
postua.raduno - mise à jour site 02-sept.-2015. Vous avez des origines "postuaises", vous avez des informations que vous désirez partager sur ce site, contactez nous. (je recherche toutes informations sur l'historique des raduno. |