La seife fabrik de Bar-le-Duc, usine "AMOS"
Extrait de "Chronique familiale, histoire d'une famille", par Michel Pelé ©
Voir le groupe des savonniers et leurs gardiens
Francis Pelé est fait prisonnier à Charmes dans les Vosges, au nord d’Épinal, et, après une marche forcée très harassante, il s’écroule sur le bord de la route. Par chance un allemand compatissant, le charge dans un camion qui se trouvait là, et ainsi il rejoint Bar le Duc.
Il est détenu en captivité du 20 juin 1940 au 13 janvier 1941, d'abord au camp de prisonniers Exelmans, bâtiment L, à Bar le Duc, département de la Meuse, sous le numéro de contrôle 826 : Gefangenenlager de Bar le Duc, Front Stalag 241, Lagergebiet IV, plus tard il sera détaché à l'Usine de fabrication de savon «AMOS» comme contremaître mécanicien.
A Bar le Duc, les vastes locaux des casernes étaient réservés pour y interner les soldats et officiers français surpris par la débâcle et faits prisonniers. Leur nombre était considérable. Il reste inconnu. Certains prétendent qu'il atteignit le chiffre de 8 à 10000. Il eut été beaucoup moins élevé si, devinant ce que serait- leur sort quelques semaines plus tard, bon nombre de soldats, ayant perdu leur unité ou regagnant leur domicile après leur démobilisation à la hâte, ne s'étaient pas présentés volontairement aux autorités allemandes, comme il le leur avait été enjoint.
Une note des R. G. (n° 80) du 26 septembre 1940[1] parle de 3000 soldats internés à la caserne Oudinot dont 2400 détachés chez les cultivateurs des environs. Cependant, d’après des correspondances conservées aux Archives Départementales de la Meuse, il est établis qu’il existe plusieurs endroits d’internement à Bar-le-Duc : camp Exelmans, camp Moncey, Ecole Normale et caserne Oudinot[2].
Parqués dans les casernements, couchant à la belle étoile sur le sol nu, privés de nourriture, sans installation sanitaire suffisante, cet agglomérat d'hommes connut les pires souffrances physiques et morales. La dysenterie y faisait des ravages. Se rendant compte du danger d'épidémie et incapables de nourrir tous ces hommes, les Allemands s'empressèrent alors de prélever dans cette foule de malheureux, la main-d'œuvre nécessaire pour toutes sortes de tâches urgentes, déblaiement, rétablissement provisoire des routes et des ponts, hôpitaux, manutention, corvées de toute nature[3].
Au camp la vie s’organise. On se rassemble par affinités, on cherche à rassurer sa famille, on y pratique les cultes.
Des Barisiennes, dignes d'éloges, eurent bien vite connaissance de la détresse de ces prisonniers et réussirent à s'infiltrer dans ces casernes sous le couvert de la Croix-Rouge, pour porter aide et assistance à ces malheureux[4].
Le 22 juillet 1940, Francis Pelé, par l’intermédiaire de la croix rouge, pourra faire passer à son épouse un petit mot, avec son adresse, dans une lettre postée à Paris le 31 juillet et reçue à Pleine Fougères le 2 août.
Bar le Duc le 22 juillet 1940.
Chère Marie et petit Claude,
Je pense que cette lettre te parviendra, car il est très difficile de faire parvenir notre courrier ; Je vous crois toujours à Saint-Georges et en bonne santé. Je pense que vous n’avez pas trop souffert de la guerre, pour moi je tiens à vous rassurer, je suis en bonne santé, et il n’y a que la nourriture qui fait défaut, mais je suis en état de supporter rassurez-vous, je compte être bientôt parmi vous, je vous écris quelques lignes fréquemment, mais je doute que mes lettres arrivent. Je pense que mon petit Claude va bien et j’ai grand hâte de le revoir, je te demanderais de rester à Saint-Georges jusqu’à mon retour, car je pense bientôt rentrer, mais je ne peux vous dire dans combien de temps ; je serais si heureux de pouvoir recevoir de vos nouvelles car je m’ennuie terriblement et me demande dans quelle situation vous êtes. Je pense également que toute la famille se porte bien. J’aurais bien des choses à vous dire aussitôt mon retour, mais je vous demande être tranquille pour moi, l’essentiel est que je me trouve en bonne santé et comme je vous dis je compte être bientôt parmi vous, c’est une chose à laquelle je ne peux croire.
Comme vous avez reçu mon adresse je compte recevoir de vos nouvelles qui me feraient tant plaisir.
Quand au travail je n’ai rien à faire pour l’instant, ce qui n’a pas été toujours, car la situation pour moi est bien meilleure que voilà quinze jours. J’ai hâte de vous revoir et de recommencer à travailler, quoique les conditions de vie seront peut être totalement changées enfin je ne désespère pas et compte bien revoir de beaux jours, le principal c’est que je rentre d’abord parmi vous, mon petit Claude ne me reconnaîtra plus depuis le temps que je suis parti mais je pense qu’il ne m’aura pas oublié........
Francis.
Peu à peu l’espoir de libération s’éloigne avec les semaines et les mois. Il faut bien tuer le temps. On fait du sport, on lit, on tape la belote. Une autre forme d’activité va beaucoup se pratiquer, plus artistique. Il se trouve toujours un musicien ou un artiste dans le stalag. Alors on monte une chorale ou une troupe théâtrale. Le maçon devient ténor, le charcutier, jeune premier, certains endossent un rôle féminin. Ainsi se créeront de véritables troupes n’ayant rien à envier aux professionnels, et quelques prisonniers garderont éternellement le souvenir de leur prestation dans une revue.
Au camp de Bar le Duc, un groupe de prisonniers, sous la direction de Raymond Grange, va créer une troupe, la troupe «EXELMANS» qui montera un spectacle au cours de l’été 1940.
Ce spectacle fut donné devant 2000 prisonniers de guerre et tout l’état major allemand au premier rang. Le directeur de la troupe dans un élan de patriotisme, à la fin du spectacle, entonna la Marseillaise reprise d’une seule voix par les 2000 hommes présents, ce qui se traduisit pour certains par un départ pour l’Allemagne dans les jours qui suivirent[5].
Une très gentille dame de Bar le Duc ayant aimablement, pour ce spectacle, prêté le violon de son fils qui sera utilisé par Monsieur Michel Warlop[6], prix d’excellence du conservatoire de Paris, ne pourra malheureusement le récupérer du fait de la déportation massive de tous les prisonniers[7].
Certains eurent l’occasion de sortir de l’enceinte barbelée pour travailler dans des commandos extérieurs, beaucoup étaient détachés dans les fermes environnantes. Avec le mois de juillet et l'approche des récoltes, les Allemands mirent largement à la disposition des cultivateurs tous les prisonniers qui leur étaient demandés. Combien de ceux-ci, respectueux de la discipline, hésitèrent à prendre le large, alors que leurs gardiens, débordés n'arrivaient pas à tenir une comptabilité des entrées et des sorties des casernes et à pratiquer l'immatriculation de leurs captifs[8].
Un groupe d’hommes décidés s’organise. L’un d’entre eux, le caporal Veinard, ingénieur chimiste dans la vie civile, après avoir fabriqué de l’eau de javel, connaissant le procédé de fabrication du savon essaie d’en fabriquer quelques morceaux. Après plusieurs essais infructueux, ayant récupéré plusieurs petits morceaux de savon auprès de ses camarades et en ayant fait un savon présentable, il s’arrange pour faire croire au commandant du camp que c’est lui qui l’a fabriqué, et, devant ces essais concluants, déclare que si on lui en donne les moyens, il peut en produire en grande quantité. Le savon étant une denrée rare en cette période difficile, le commandant du camp intéressé accepte cette proposition et permet à ces hommes, de réaliser leur projet.
Par un courrier en date du 14 août 1940[9] adressé à monsieur le Préfet du département de la Meuse, le caporal Veinard lui demande d'intervenir auprès des autorités compétentes pour obtenir d'elles l'affectation de son petit groupe à la fabrique de savon qu'ils ont mis en route et le transfert de leur activité dans les locaux de l'ancienne usine Amos, rue Jean Errard, à Bar-le-Duc. Cette affectation entraînerait l'autorisation pour les intéressés de se rendre librement chaque jour à leur lieu de travail, et d'y exercer librement leur activité de 7 h. à 20 h.
Il est demandé que les collaborateurs les plus immédiats de M. Veinard, dont M.M. Guilloux et Randel, aient la faculté de loger à l'usine. Enfin il est aussi demandé que M.M. Veinard et Randel, chargé de l'approvisionnement et des transports, puissent exercer leurs fonctions dans les meilleures conditions possibles et jouissent tous deux de la faculté de circuler librement dans la Meuse ainsi que dans les départements voisins, ce qui, pour le demandeur, représente le régime qui semble le minimum compatible avec le but qu'ils se proposent de ravitailler en savon la population de la ville et de la région.
M. Veinard et ses collaborateurs, conscients de la confiance qui leur serait ainsi témoignée, s'engagent de n'user des libertés obtenues que dans le but en vue duquel elle leur serait accordée, et de n'en profiter pour toute activité extérieure, et plus spécialement pour toute tentative d'évasion.
M. le Préfet de la Meuse appuie leur demande auprès du Major Von Detten, Commandant de la Feldkommandantur 590 de Bar-le-Duc par un courrier en date du 17 août[10].
C’est ainsi qu’un groupe d’une vingtaine d’homme sera détaché dans un commando spécial : «La Seifefabrik». Et en peu de jours cette petite savonnerie réussit à livrer une marchandise valable. Les Allemands furent naturellement les premiers clients, les civils ensuite ; Le conseil municipal, réuni le 29 août 1940, s'intéressa à cette initiative et vota la mise en régie directe de cette fabrication de savon sous la responsabilité des services techniques de la ville[11].
Francis Pelé sera détaché au commando militaire de la savonnerie jusqu’à nouvel avis. Il y exerce la fonction de contremaître mécanicien.
Avec lui, il y a : Guilloux, Abrial, Picherot, Martinant, Buronfosse, Pelard, Gatiniol, L.R. Grange, Bussat, Veinard, Retail, Randel et Hardy[12]. L.R Grange assurant la fonction de « popotier », Pelard celle de cuisinier.
Ce commando est totalement autonome, sous prétexte de la nécessité d'un travail soi-disant continu, les prisonniers français établirent un petit cantonnement dans leurs locaux industriels de la manufacture de tissage[13] sous la surveillance débonnaire de sentinelles allemandes spécialement affectées à leur surveillance sur les lieux de leur travail.
Celle-ci se relâcha peu à peu ; ces prisonniers actifs et sachant se rendre utiles, n'étaient-ils pas des prisonniers exemplaires ? Peu à peu, sans négliger leurs clients allemands, nos savonniers prirent des libertés, firent du troc avec les civils, dénichèrent des vêtements civils[14]. Pour se nourrir la préfecture leur a établi des cartes d’alimentation.
Pour fabriquer du savon, il faut des matières grasses et de la soude. Les matières premières sont là, dans des péniches coulées et dans les abattoirs, ils s’approvisionnent en soude aux établissements Solvay.
Ces hommes vont prendre comme emblème un raton laveur et s’appelleront entre eux «les ratons».
Leur marque de fabrique sera un raton laveur dans un as de carreau qu’ils feront imprimer sur papier à en tête.
Il faut remettre en état les locaux et les installations techniques car plus rien ne fonctionnait, chacun de son côté met ses compétences au service de tous. Francis Pelé remet en service les installations électriques et se transforme en plombier tuyauteur.
Une première machine a vapeur type locomobile est « récupérée », et après un périple dans les rues de Bar le Duc ou on lui fait même descendre un escalier, elle est installée dans les locaux de l’usine.
Des moules à savon seront fabriqués dans l'atelier de menuiserie de monsieur Enard, rue dom Ceillier, pas très loin de l'usine Amos[15].
Au bout de peu de temps, la production atteint 2 à 3 tonnes de savon par jour[16], et fourni les départements de la Meuse et des Vosges. On peut voir des files de véhicules en attente de chargement devant l’usine.
Dans le hall de l’usine, un panneau est installé sur lequel on peut lire :
Savonnerie de Bar le Duc ;
Cette entreprise est due à l’initiative et au travail de militaires français en captivité.
Grâce à l’appui des autorités allemandes et moins d’un mois après le début des essais, ils ont la satisfaction de mettre leurs premières tonnes de savon à la disposition du public, atteignant ainsi le but qu’ils s’étaient fixé.
Août 1940
Ils remercient ceux qui les ont aidés, en particulier :
Monsieur le Préfet de la Meuse, Messieurs les Officiers du Corps d’Occupation, Monsieur ACHARD Bibliothèque de Bar le Duc, Bibliothèque Universitaire de Nancy, Fonderie DURENNE[17], M. DICKOFF, Madame HAQUIN, M. MOITTANT. M. MILLER, Mairie de Bar le Duc, Service des Ponts et Chaussées, Service Dépôts D.... de la S.N.C.F.
Bientôt, la production de leur entreprise devient très importante, et leur installation se révèle trop petite. Il leur faut voir plus grand pour faire face à une demande de plus en plus importante. Le 9 octobre 1940, plus de 20 tonnes de savon avaient déjà été produites, il a été procédé au montage d’une nouvelle machine a vapeur de 6 mètres de long, 4 mètres de large et d’un poids de plus de quinze tonnes.
Le 9 octobre 1940.
Chère Marie et petit Claude.
Enfin j’ai reçu de tes nouvelles je commençais à m’ennuyer, j’ai également reçu mes bleus ainsi que la petite carte de Jeannine qui m’a bien fait plaisir, la saucisse était excellente, je pense que tu as reçu la lettre que cette dame de Ducey t’a emmenée.
Tu m’apprends que madame Renault a quitté Dol c’est vraiment regrettable, je serais curieux si c’est madame Lanos peintre qui lui succède ; tu me dis que vous retournez à Dol vers le vingt je crois que tu ferais aussi bien de rester à Saint-Georges car ce ne doit pas être gai en ce moment surtout que tu n’ouvre pas le magasin, si tu retournes, tu mettras tous mes outils dans des caisses pour ne pas qu’ils rouillent davantage cet hiver, et si tu retourne à Saint-Georges emmène mon contrôleur avec toi ; tu me dis que tu t’es blessée le pouce je pense que ce n’est pas trop grave.
Maintenant il ne faut pas t’en faire pour moi car je ne manque à peu près de rien et je crois que je pourrais passer l’hiver tranquille, je suis en train de monter le chauffage et je n’aurais certainement pas le froid à craindre, je voudrais qu’il en soit de même pour vous, mais je crains que l’hiver soit dur pour tout le monde.
J’attends toujours des précisions pour savoir si vous pouvez venir car il est assez difficile de venir ici car Bar le Duc est toujours «zone interdite», mais je crois que sous peu je pourrai te donner des indications plus précises.
Je vous crois tous en bonne santé, et je pense que mon beau-père et Jeanine sont bien rétablis maintenant et que vous êtes tous assez tranquille dans votre petit pas au bœuf, cependant ce doit commencer à être mouillé maintenant et Claude ne doit plus pouvoir s’amuser à son aise, je crois que tu pourras lui acheter des bottes sans quoi il faudra lui interdire de sortir.
Pour moi ça va comme je veux, nous fabriquons toujours du savon nous en avons déjà vendu plus de vingt tonnes, nous venons de finir d’installer une nouvelle machine à vapeur qui aurait intéressé mon oncle au point de vue mécanique, c’est une véritable locomotive, elle fait six mètres de long, quatre de large et pèse environ quinze mille kilos, il reste encore la cheminée à monter qui sera un beau petit morceau ; tu me dis que mon oncle demande après moi pour lui faire ses fenêtres et portes, j’aurais bien envie moi aussi, mais il me faut guère y penser pour l’instant..............
Francis.
Plusieurs « savonniers » font venir femmes et enfants à bar-le-Duc.
Marie accompagnée de son fils Claude rejoint Bar le Duc qui se trouve alors en «zone interdite» bravant pour cela les contrôles de la police allemande et de la Gestapo. Peu de temps avant d’arriver à Bar le Duc, n’ayant pu échapper à un contrôle, Marie, son fils Claude dans ses bras, déclare sans se démonter qu’elle vient de monter dans le train à la station précédente, et, qu’elle se rend au marché de Bar le Duc. Par chance ses explications semblent satisfaire les gendarmes qui la laissent continuer son voyage.
Elle se présentera à la porte de l’usine avec son bébé dans les bras et demandera Francis Pelé. La sentinelle allemande interloquée fit demander le responsable de l’usine, elle pu entrer et voir son mari.
Elle trouvera à louer un petit appartement tout près de la savonnerie, laissé vacant par des personnes ayant évacué Bar le Duc pour se réfugier en zone libre.
A Noël 1940, les prisonniers détachés à la savonnerie organisent un réveillon ou ils invitent leur famille pour ceux qui ont pu la faire venir auprès d’eux. Claude Pelé, alors âgé de deux ans, conserve encore le souvenir de ce Noël, avec la vision d’un sapin magnifiquement décoré, ainsi que celui d’une petite fille avec laquelle il faisait du traîneau dans la neige ; C’était la fille de Gatiniol, un camarade du commando des savonniers que sa femme avait aussi réussi à rejoindre.
Menu du Réveillon des « Ratons »
Les Nymphes de l’Océan
Les Hors-d'œuvre « Belle Aurore »
La Basse-Cour Truffée
La Purée de Châtaignes
La Salade Mimosa
Les Fruits Glacés au Kirsch
Et la Surprise des « Ratons »
VINS
Riesling – Châteauneuf du Pape
Champagne
Café – Liqueurs
On ne peut que saluer l’esprit d’entreprise et de débrouillardise de ces hommes en constatant la richesse de ce menu en période d’occupation et à l’intérieur d’un stalag.
Il arriva un moment ou s’évader devint l’obsession pour certains.
Un nouvel officier ayant pris le commandement, ne trouvant pas normal que des prisonniers de guerre puissent bénéficier d’un régime particulier avec garde personnelle, que certains d’entre eux tel Francis Pelé disposent d’un ausweis qui leur permet de se rendre librement en ville chez certains fournisseurs, artisans ou quincailliers, pour se fournir en matériel nécessaire à la bonne marche de l’usine. Ce nouveau commandant décida donc que ces hommes seront remplacés par des civils et envoyés en Allemagne pour y travailler.
Apprenant leur prochain transfert en Allemagne, Francis Pelé et ses camarades préparèrent méticuleusement leur évasion.
Tout était prévu, ils devront partir de quart d’heure en quart d’heure, avec chacun un itinéraire et un contact déterminé.
Ils s’évaderont le 13 janvier 1941, alors que les camions qui doivent les emmener arrivent devant l’usine.
Évasion collective avec 20 camarades prisonniers de guerre, après avoir neutralisé les gardiens allemands, 12 soldats et 1 feldwebel, et après sabotage de l’usine ; Evasion hardie, à 200 mètres de la Kommandantur.
Elle se déroule comme prévu, les hommes quittant l’usine sur une passerelle de fortune franchissant le canal longeant l’usine. Surpris par une sentinelle, l’un de ces hommes la poussera dans le canal. Cet allemand aura la malchance d’être emporté par le courant dans une turbine. Heureusement pour ses camarades encore dans les bâtiments, l’alerte n’a pas été donnée et ils continuent leur plan d’évasion, les derniers présents poussant les feux de la chaudière au maximum, sabotant les installations en service[18].
Cette évasion fut rendue possible grâce à la complicité de patriotes de Bar le Duc, en particulier du directeur du dépôt de chemin de fer et de certains services municipaux en s'emparant, grâce à des complicités, de l'unique camionnette dont disposait la ville. Ils mirent alors le cap sur Saint-Dizier où ils abandonnèrent leur véhicule à l'endroit convenu[19]. Tous ces hommes et leurs épouses seront munis de faux papiers réalisés à l’intérieur du camp et d’apparence parfaitement authentique[20].
Certains auront des documents faisant d’eux d’authentiques agents des chemins de fer. L’un d’entre eux sera chauffeur de locomotive, d’autres rejoindrons Paris à l’intérieur de tonneaux de bières spécialement aménagés ; Trois d’entre eux feront le voyage dans le fourgon de queue d’un train de munition en compagnie d’un général allemand ; Ils arriveront à Paris et débarqueront portant les bagages de ce général devant un détachement présentant les armes[21].
Ils avaient tous rendez-vous devant le cercle militaire, tous étaient présents, mais n’avaient pas pensé que ce cercle serait devenu un repaire d’officiers allemands.
Néanmoins tout se passa bien et après s’être retrouvés, ils se séparèrent partant chacun vers de nouvelles aventures.
Madame Pelé avec son fils Claude, rentrera en Bretagne, munie de faux papiers établis au nom de Marie Petit.
Francis Pelé rentrera chez lui par divers moyens aidé par des agents de la SNCF qui lui procureront des titres de transports.
Muni de faux papiers de démobilisation établis au nom du caporal François Petit, démobilisé à Lyon le 10 août 1940, il rentre sur Dol et reste dans la clandestinité avec ses faux papier établis au nom de François Petit né en juin 1914 à Alençon, marié, un enfant, exerçant la profession de charpentier, domicilié à Grancamp-les-Bains, Calvados, répondant au signalement suivant :
Taille 1m 64, cheveux bruns, yeux bruns, nez moyen, forme du visage ovale, teint frais. Papiers vus pour légalisation le 3 septembre 1940.
Cette histoire n'était pas passée inaperçue et avait fait beaucoup rire. Cette escapade ne fut pas du goût des Allemands et devait entraîner un renforcement du contrôle des prisonniers mis à la disposition des entreprises et des cultivateurs. Jusqu'à cette date les prisonniers en uniforme déambulaient en effet en ville avec leurs employeurs responsables et fréquentaient les magasins sous les yeux complices des Barrisiens qui ne leur ménageaient pas leur sympathie et parfois les moyens de s'évader[22].
La savonnerie fut liquidée sur instruction préfectorale par Monsieur Frisquet, aussi fabricant de savon dans l'usine de fabrication de peinture située à Venise à 6 km à l'Ouest de Bar-le-Duc. M. Frisquet connaissait bien l'usine "Amos", il était alors en relation avec les trois responsables qui avaient créé le groupe, l'un qui était chimiste, le second qui s'occupait de la partie administrative et le troisième, Hardy, qui était dessinateur publiciste de profession[23].
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D'après les souvenirs de M. M. Francis Pelé, Louis Raymond Grange, acteurs de cette aventure, et de M. M. Jean Collot ancien maire de Bar-le-Duc, Yvon Chappet, Jean Enard alors apprenti menuisier chez son père Maurice Enard et P. Frisquet fils de M. Frisquet nommé liquidateur de l'usine.
Michel Pelé
Les hommes du groupe savonniers :
Abrial,
Buronfosse,
Bussat,
Gatiniol,
Guilloux,
Hardy. Dessinateur publiciste.
L.R Grange assurant la fonction de « popotier », par la suite Antiquaire au marché BIRON.
Martinant, par la suite Transports routiers.
Pelard
Pelard,
Pelé Francis, contremaître mécanicien, Radio Electricien à Dol-de-Bretagne
Picherot,
Randel
Retail, par la suite Instituteur.
Veinard, Ingénieur chimiste.
Sources :
· Archives familiales, souvenirs M. Francis Pelé.
· Souvenirs et archives Monsieur Raymond Grange.
· Correspondance Monsieur Yvon Chappet, 54250, Champigneulles.
· Correspondance Monsieur Jean Enard, rue Dom Ceillier, 55000, Bar-le-Duc.
· Correspondance Monsieur P. Frisquet, 03700, Bellerive S/Allier.
· Témoignage Monsieur Jean Collard, Maire de Bar-le-Duc, in ANNALES DE L'EST, publiées par l'Université de Nancy II ; Mémoire n°52 ; Publications de l'institut de Recherche Régionale n° 6, Nancy, 1976 ; BAR-LE-DUC ; Journées d'Etudes Meusiennes 4-5 octobre 1975 ; (pages 140-141).
· Archives départementales de la Meuse, 1251 W 1205, communication Mmes Sylviane Delaby et Lydiane Gueit-Montchal, directrice des A.D.
Champigneulles le 07-01-2000
M. Chappet Yvon,
11 allée La Messangère,
54250, Champigneulles.
Monsieur,
Ayant eu connaissance, par hasard, de votre avis de recherches, je vous envoie, si cela peut vous intéresser, un extrait d’une revue relatant la triste période du début de l’occupation de notre ville. L’histoire est racontée, par Me Jean Collot, ancien maire, aujourd’hui décédé.
On appelait la savonnerie Amos, du nom de l'ancien tissage désaffecté qui l'abritait. Il est à noter que les bâtiments existent toujours et sont devenus le siège de la SOCOBA, ateliers de confections habits.
Cette évasion, en bloc, à 200 mètres de la Kommandantur, fut hardie, à t'elle réussie ? Mystère ; et nous fûmes privés de savon ! Je pense que vous recevrez beaucoup de courier à ce sujet, cette histoire n'était pas passée inaperçue et avait fait beaucoup rire.
Je termine en vous priant, de bien vouloir agréer, l’expression, de mes sentiments distingués.
ANNALES DE L'EST
Publiées par
l'Université de Nancy II
Mémoire n°52
Publications de l'institut de Recherche Régionale n° 6, Nancy, 1976
BAR-LE-DUC
Journées d'Etudes Meusiennes 4-5 octobre 1975
(Extrait pages 140-141)
NANCY-1976
Il a été dit que les Allemands, maîtres de la ville, s'étaient installés à leur gré dans toutes les maisons qui leur plaisaient, dans les hôtels dont ils avaient fait des popotes ou des cercles pour officiers et qu'ils avaient renoncé à occuper les casernes. En fait, ils entendaient réserver ces vastes locaux pour y interner les soldats et officiers français surpris par la débâcle et faits prisonniers. Leur nombre était considérable. Il reste inconnu. Certains prétendent qu'il atteignit le chiffre de 8 à 10000. Il eut été beaucoup moins élevé si, devinant ce que serait- leur sort quelques semaines plus tard, bon nombre de soldats, ayant perdu leur unité ou regagnant leur domicile après leur démobilisation à la hâte, ne s'étaient pas présentés volontairement aux autorités allemandes, comme il le leur avait été enjoint.
Parqués dans les casernements, couchant à la belle étoile sur le sol nu, privés de nourriture, sans installation sanitaire suffisante, cet agglomérat humain connut les pires souffrances physiques et morales. La dysenterie y faisait des ravages. Se rendant compte du danger d'épidémie et incapables de nourrir tous ces hommes, les Allemands s'empressèrent alors de prélever dans cette foule de malheureux, la main-d'œuvre nécessaire pour toutes sortes de tâches urgentes, déblaiement, rétablissement provisoire des routes et des ponts, hôpitaux, manutention, corvées de toute nature.
Avec le mois de juillet et l'approche des récoltes, les Allemands mirent largement à la disposition des cultivateurs tous les prisonniers qui leur étaient demandés. Combien de ceux-ci, respectueux de la discipline, hésitèrent à prendre le large, alors que leurs gardiens, débordés n'arrivaient pas à tenir une comptabilité des entrées et des sorties des casernes et à pratiquer l'immatriculation de leurs captifs.
Des Barisiennes, dignes d'éloges, eurent bien vite connaissance de la détresse de ces prisonniers et réussirent à s'infiltrer dans ces casernes sous le couvert de la Croix-Rouge, pour porter aide et assistance à ces malheureux.
Rendant un hommage tardif à leur mémoire, peut-on signaler deux d'entre-elles, Mlle Maupin et Mlle Rousselle, décédée il y a un mois. Leur dévouement reste inconnu mais bon nombre de ces prisonniers ne restèrent pas insensibles à cette charité.
Un modeste vase artistique en étain fut offert à Madame Maupin par ces prisonniers, portant cette inscription «Souvenir des prisonniers français reconnaissants du camp de Bar-le-Duc - juin -novembre 1940 ". C'est en effet à cette dernière date que ces prisonniers, abandonnant tout espoir d'une prompte libération à laquelle ils croyaient, quittèrent Bar-le-Duc pour les stalags d'outre-Rhin.
Et puisqu'il est question des prisonniers, on ne peut résister au plaisir de conter une anecdote amusante les concernant. Ainsi qu'il a été dit avec le pillage des magasins, tous les produits d'alimentation ou d'utilité première étaient devenus introuvables, notamment le savon dont les Allemands, totalement dépourvus, avaient grand besoin. Certains prisonniers très astucieux, l'avaient bien vite remarqué et proposèrent aux Allemands d'en fabriquer pour la consommation de ceux-ci et celle des civils à condition qu'on leur en donnât les moyens ; Un accord fut vite conclu entre les Allemands et la municipalité. Du suif fut prélevé à l'abattoir, on trouva de la soude caustique, une petite équipe de prisonniers prélevée dans les casernes sous la responsabilité d'un ou deux officiers, chimistes dans le civil s'installa alors dans les locaux de la manufacture sise rue Jean-Errard, non loin de la Préfecture. Et en peu de jours cette petite savonnerie réussit à livrer une marchandise valable. Les Allemands furent naturellement les premiers clients, les civils ensuite ; Le conseil municipal, réuni le 29 août 1940, s'intéressa à cette initiative et vota la mise en régie directe de cette fabrication de savon sous la responsabilité des services techniques de la ville. Sous prétexte de la nécessité d'un travail soi-disant continu, les prisonniers français établirent un petit cantonnement dans leurs locaux industriels sous la surveillance débonnaire de sentinelles allemandes. Celle-ci se relâcha peu à peu ; ces prisonniers actifs et sachant se rendre utiles, n'étaient-ils pas des prisonniers exemplaires ? Peu à peu, sans négliger leurs clients allemands, nos savonniers prirent des libertés, firent du troc avec les civils, dénichèrent des vêtements civils et, par une belle nuit, prirent la clef des champs en s'emparant, grâce à des complicités, de l'unique camionnette dont disposait la ville. Ils mirent alors le cap sur Saint-Dizier où ils abandonnèrent leur véhicule à l'endroit convenu.
Cette escapade ne fut pas du goût des Allemands gentiment bernés et devait entraîner un renforcement du contrôle des prisonniers mis à la 'disposition des entreprises et des cultivateurs. Jusqu'à cette date les prisonniers en uniforme déambulaient en effet en ville avec leurs employeurs responsables et fréquentaient les magasins sous les yeux complices des Barrisiens qui ne leur ménageaient pas leur sympathie et parfois les moyens de s'évader. La Kommandantur s'était déjà raidie le 11 août et avait fulminé contre ce laisser aller qu'elle qualifiait d'inadmissible.
Après cette semaine de chaos du 16 au 23 juin, alors que la guerre s'acheminait vers l'armistice avec la dislocation de nos armées dont les Barrisiens rentrés d'exode étaient totalement ignorants faute de radio, l'administration locale reprenait un semblant d'activité avec le retour du Préfet, M. Campion.
Celui-ci, on le sait, après avoir transporté le siège de la Préfecture au château de Montbras pendant 24 heures, s'était replié ensuite chez son collègue d'Epinal, tandis que les fonctionnaires qui l'avaient suivi avaient poursuivi leur retraite vers le Sud et s'étaient en quelque sorte dilués. Si l'on peut ainsi parler, dans le flot de l'exode.
Sitôt rentré, au grand soulagement de M. Hohmann, le Préfet s'était attelé à la réorganisation du ravitaillement du département et de la police.
Histoire racontée par M. Jean Collot, ancien maire, aujourd'hui décédé.
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ENARD Jean
8 Rue Dom Ceillier
55000 Bar-le-Duc
tél 03-29-79-41-61
Monsieur,
Suite à un article paru sur l’Est Républicain du 21/12/99, et bien que ne sachant pas grand’chose sur cette savonnerie créée par les allemands en 1940, je puis simplement vous dire que me souviens de prisonniers français venus à l’atelier fabriquer des moules à savon.
J’étais à l’époque apprenti menuisier chez mon père, Monsieur Maurice Enard (décédé) Rue Com Ceillier (Pas très loin de l’usine Amos).
J’ai actuellement 72 ans et suis au regret de ne pouvoir vous parler davantage de ce qui vous intéresse.
Espérant que d’autres Barisiens pourront vous donner plus de détails, recevez cher Monsieur mes meilleurs sentiments.
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Vichy le 24.12.99
M. FRISQUET P ;
B3 résidence St Cloud
03.700 Bellerive S/Allier
tel 04.70.32.23.62
Cher Monsieur,
Recevable de votre adresse à la lecture d’un article paru dans l’Est Républicain concernant « Ancienne savonnerie » à Bar-le-Duc an août 1940.
Il s’avère que j’ai bien connu cette période pour l’avoir vécue en tant que barisien de cette époque. Chose encore plus marquante à cet égard que c’est mon père qui a liquidé cette savonnerie sous instruction préfectorale.
De plus nous étions en rapport avec les 3 militaires qui avaient créé la dite société. Un se nommait Hardy était dessinateur publiciste de profession. L’autre chimiste dont le nom m’échappe ainsi que le 3eme qui s’occupait de la partie administrative.
Car mon père fabriquait aussi du savon dans l’usine de fabrication de peintures située à Venise à 6 Km à l’ouest de Bar-le-Duc.
Je possède aussi un menu que ces Messieurs avaient dressé pour le repas effectué le 31.12.40 avant leur départ.
Si d’autres renseignements vous intéressent je pense qu’une conversation par téléphone est envisageable. J’avais d’autre part sondé le minitel pour avoir votre numéro mais je pense que vous êtes sur liste rouge.
En attendant de vos nouvelles,
Veuillez croire à mes respectueuses salutations.
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[1] Communication M. Jean Clément, A.D. Meuse, 209 W 1.
[2] Communication Madame Lydiane Gueit-Montchal, directeur des Archives départementales de la Meuse, A.D. Meuse, 1251 W 1205.
[3] M. Jean Collot, Maire de Bar-le-Duc.
[4] M. Jean Collot : Rendant un hommage tardif à leur mémoire, peut-on signaler deux d'entre-elles, Mlle Maupin et Mlle Rousselle. Leur dévouement reste inconnu mais bon nombre de ces prisonniers ne restèrent pas insensibles à cette charité. Un modeste vase artistique en étain fut offert à Madame Maupin par ces prisonniers, portant cette inscription «Souvenir des prisonniers français reconnaissants du camp de Bar-le-Duc - juin -novembre 1940 ". C'est en effet à cette dernière date que ces prisonniers, abandonnant tout espoir d'une prompte libération à laquelle ils croyaient, quittèrent Bar-le-Duc pour les stalags d'outre-Rhin.
[5] Louis Raymond Grange.
[6] Né à Douai le 23 janvier 1911. Ses parents tenaient une pâtisserie/salon de thé dans le Centre ville. Il remporte le prix d’excellence aux Conservatoires de Lille puis de Paris. Décédé en 1947. Michel Warlop fut l'un des plus grand jazzmen des années 30, avec son violon, il a joué avec les plus grands comme Coleman Hawkins, Django Reinhardt, ou Stéphane Grapelli.
[7] Louis Raymond Grange
[8] Jean Collot.
[9] A.D Meuse, 1250 W 1205, communication Mme la Directrice des A.D.
[10] Ibid.
[11] Jean Collot.
[12] Dessinateur de talent, a croqué des situations de prisonniers au camp de Bar-le-Duc. L’ensemble de ses albums de dessins a été vendu au profit de la Croix Rouge. Plusieurs de ces dessins de prisonniers ont été édités en cartes postales par la Croix Rouge.
[13] Il est à noter que les bâtiments existent toujours et sont devenus le siège de la SOCOBA, ateliers de confections habits. Info de 1999.
[14] Jean Collot.
[15] Communication M. Enard.
[16] Le savon est obtenu en mélangeant de la potasse ou de la soude avec un corps gras huile ou graisse animale. Le mélange est jeté dans de grandes chaudières d’eau bouillante que l’on brasse fortement ; il s’épaissit ; devient peu à peu homogène, et forme une pâte insoluble qui vient surnager à la surface de l’eau. Cette pâte, coulée dans les moules, se durcit en séchant. La potasse donne les savons mous, la soude donne les savons qui se vendent en pains.
[17] Société dont les bureaux et magasins se trouvaient à Paris 26, rue Poissonnière et les hauts-fourneaux, fonderies, ateliers de construction à Bar-le-Duc, Sommevoire, Wassy, Val d'Osne.
[18] Louis Raymond Grange
[19] Louis Raymond Grange et Jean Collot
[20] Papiers perdus dans l’incendie de la maison de M. Pelé.
[21] Raymond Grange.
[22] Jean Collot.
[23] Communication P. Frisquet.